Bonheur

Paradoxale poursuite du bonheur :
et si chercher le bonheur rendait malheureux ?

« Demandez-vous si vous êtes vraiment heureux ... et vous cesserez aussitôt de l'être » — John Stuart Mill


Il. Faut. Être. Heureux.
Si dans l'Antiquité les Grecs avaient défini le bonheur comme le fruit d'une vie bien vécue, d'un ensemble d'actions porteuses de sens, notre capitalisme occidental s'est fait une joie de faire du bonheur un produit que l'on se doit d'avoir. Mais cette course au bonheur, ce désir inextinguible d'être - et de montrer que l'on est - heureux ne risque-t-il pas au bout du compte de nous nuire ?

Et si la formule du bonheur impliquait de ne pas la rechercher ?

La poursuite du bonheur ne date pas d'hier, nous en sommes tous conscients. Néanmoins, depuis les années 1950, les études réalisées sur le sujet démontrent que le niveau de bonheur dans les sociétés occidentales n'a cessé de décroître. Comment expliquer ce phénomène ? Faut-il y voir le signe d'une dépression - non pas économique - mais morale à l'échelle de sociétés entières ?

Contexte et média

Il est toujours intéressant lors de l'étude d'une notion de fouiller les racines d'un mot. Cela permet d'appréhender le leg des générations passées : les mots sont bien souvent les fossiles des pensées qui ont conduit aux concepts.
La racine même du bonheur dans les langues indo-européennes se construit sur la base de la chance. La possibilité d'être heureux ne dépendait pas des individus mais se trouvait dans les mains du Destin ou d'autres dieux.

Les Grecs considéraient que le bonheur, eudaimonia, devaient être le but de toute vie, un art de vivre, une façon d'organiser sa vie et ses actions, d'avoir un impact sur son environnement. Cette conception amène la possibilité pour chaque individu de conquérir le bonheur au terme de sa vie. Les notions de souffrance, d'efforts, n'en étaient pas exclues, bien au contraire. C'est la raison pour laquelle le bonheur, pour les Grecs, n'était pas accessible à tous : les efforts que cela demandait étaient souvent bien trop élevés pour y parvenir.

Les siècles passent et le bonheur prend une autre tournure. Les Lumières en font un droit et, à l'instar des Grecs, distinguent le bonheur du plaisir. Les utilitaristes, eux, poussent l'idée du bonheur pour le plus grand nombre. Un bien noble but. Quant à John Locke, philosophe anglais, il fusionne les notions de bonheur et de plaisir. Et de là, tout se brouille et se mélange joyeusement car lorsqu'on simplifie, les nuances se dissolvent.

Aujourd'hui, les médias transmettent une vision du bonheur sans effort, un produit comme un autre disponible en consommant d'autres produits. Cette idée même de consommation s'est immiscée jusque dans les aspects les plus personnels et les plus intimes de nos vies, poussant à s'interroger sur tous nos choix et cherchant à maximiser, optimiser, toutes les sources de bonheur possibles. Et si nous avions oublié dans notre recherche effrénée du bonheur des notions fondamentales pour être heureux ? À force de croire que le bonheur est acquis et qu'il n'y a que le trouver, ne nous rendons-nous pas complètement et irrémédiablement malheureux de ne pas être heureux ?

Affiner sa définition : distinguer plaisirs et bonheur

Les plaisirs sont agréables, c'est une évidence. Nous les recherchons pour nous faire du bien. Mais bien que nous sachions que l'excès en toute chose est néfaste, nous plaçons pourtant la recherche de plaisirs au centre de nos vies modernes. Progressivement c'est la notion de sens elle-même qui disparaît. En effet, à se laisser guider uniquement par le plaisir, nous en venons à chercher à éviter tout autre type de sensation. Or, cela revient à dire que nous laissons la palette des émotions pour ne peindre qu'avec une seule couleur. Dans le processus de recherche des plaisirs, nous risquons d'oublier les contrastes qui leur donnent leur saveur et leur intensité.

Accepter chaque seconde : trouver son équilibre émotionnel

Sourire de toutes ses dents et être heureux lorsqu'on porte le deuil d'un proche ? Cela semble incongru, n'est pas ? Chaque émotion fondamentale – la tristesse, la colère, la peur et la joie – a son importance. Or dans notre quotidien, nous tendons à nier ces émotions pour montrer que nous sommes heureux, pour nous faire croire à nous-mêmes que nous le sommes car « il faut être heureux ». Mais cela revient à nier une partie de ce qu'on est, une partie de l'essence de la vie. Il est préférable d'utiliser, de ressentir et d'accepter chacune de nos émotions car elles ont toutes leur utilité. La colère aide à l'action, la peur à la retraite, la tristesse à la perte, la joie à l'épanouissement. De plus, elles servent de contraste les unes aux autres, permettant d'apprécier d'autant plus les instants pour ce qu'ils sont et ce qu'ils nous apportent. Trouver un équilibre émotionnel est donc crucial afin de vivre une vie riche.

Changer de paradigme: une vie bien vécue et porteuse de sens

L'une des solutions pour se détacher de cette course contre-productive consiste à approcher la question différemment. Tout d'abord en se détendant et en arrêtant de le mettre au cœur de nos préoccupations. Pas heureux ? Pas grave.
Ensuite, on peut relire les textes anciens, les Grecs tout particulièrement. Ce que j'apprécie dans ces lectures, c'est que les notions de bien et de mal y sont définies sans l'impact des religions monothéistes. L'humain et ses actions se définissent en fonction de la responsabilité et des conséquences des actes. Qu'il s'agisse des disciples de Socrate, Platon, Aristote, ou des Stoïciens, Sénèque, Marc-Aurèle, leurs textes regorgent de pensées à méditer qui permettent de remettre ce qui a du sens au centre des réflexions sur le bonheur, tant à l'échelle de l'individu qu'à celle de la société dans laquelle il évolue.

Changer de centre : être au centre de sa propre vie, mais pas au centre du monde

En s'interrogeant sur notre place, sur nos responsabilités individuelles et sur notre rôle dans la société à laquelle nous appartenons, nous devenons plus conscients de nos possibilités. Il ne s'agit alors plus seulement d'« appartenir » à une société, ou d'évoluer en son sein, mais d'y participer.
Dès lors, c'est un changement de centre qui s'opère : nous sommes toujours au centre de notre vie, en tant qu'acteur de notre propre vie, mais nous avons désormais la vision globale qui permet d'observer le monde. Se concentrer sur les enjeux globaux, les réalités concrètes des milliards d'autres individus avec lesquels nous partageons cette planète permet de prendre du recul et ainsi de prendre conscience de notre place en tant qu'humain sur la Terre. Une fois cette prise de conscience effectuée, le processus se poursuit et l'envie d'agir émerge.
L'action est un puissant moteur de satisfaction car elle permet de donner plus de sens à nos vies tout en réduisant l'aspect passif et spectateur auquel nous relègue la consommation d'instants fugaces de plaisirs vite envolés. La conception du bonheur comme résultat d'une vie bien vécue précédemment évoquée permet ce changement de centre en se concentrant sur les actions menées dans ce sens. Le bonheur comme produit d'une vie porteuse de sens tient à notre capacité d'agir et d'avoir des impacts positifs à l'échelle globale.

Dans une société qui nous renvoie en permanence une version mercantilisée du bonheur, une prise de recul s'impose. Une excellente réponse consiste à ne plus rechercher la formule parfaite du bonheur mais plutôt de vivre une vie ayant du sens, d'agir de façon concrète pour réaliser des projets qui tiennent à cœur et de s'investir pour avoir un impact positif sur le monde. La vie en devient immédiatement plus intéressante !

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